
Depuis quelques jours, Autant en emporte le vent déchaîne l’actualité : en raison des manifestations contre les violences policières aux États-Unis suite à la mort de George Floyd à Minneapolis survenue fin mai, la plateforme HBO Max a décidé de retirer le film temporairement de son catalogue afin de le resituer dans son contexte.
Évidemment, cette décision a été mal perçue dans la mesure où les médias ont choisi de ne rapporter que la suppression du film du catalogue au lieu d’insister sur le caractère temporaire de cette décision.
En effet, dans leur communiqué précisant cette décision, Warner (propriétaire d’HBO Max et détenteur des droits du film) explique que cette décision est temporaire et qu’elle s’accompagnera d’un texte au début du film précisant le contexte du film afin de ne pas créer une ambiguïté pour le spectateur.
Mais quel est le problème avec ce film ?
Pour ceux qui ne connaîtrait pas le roman de Margaret Mitchell publié en 1936, l’action se situe en pleine Guerre de Sécession aux États-Unis où l’État de Géorgie quitte l’Union pour rejoindre le camp des États Confédérés.
L’Histoire suit les tribulations de Scarlett O’Hara, une jeune fille de 16 ans issue d’une riche famille de planteurs de coton à travers ses rencontres amoureuses mais également de ses désillusions concernant la guerre et du monde qui l’entoure. Dès la sortie du livre, celui-ci devient un immense succès et remporta même le prix Pulitzer en 1937.
Deux ans plus tard, l’adaptation cinématographique réalisée par Victor Fleming avec Vivien Leigh et Clark Gable sort sur les écrans en 1939 et remportera également un grand succès avec à la clé 10 oscars. Il est important de noter qu’à ce jour, le film est toujours le plus gros succès de l’Histoire du cinéma en tenant compte de l’inflation (plus de 3,44 milliards de dollars).
Toutefois, malgré son immense succès Autant en Emporte Le Vent est également très critiqué en raison de la manière dont est dépeinte La Guerre de Sécession qui penche beaucoup plus du côté des confédérés en louant leurs actions mais surtout pour sa manière de traiter l’Esclavage des noirs.
À l’époque de la sortie de ces deux œuvres, la Ségrégation était encore en vigueur aux États-Unis (elle ne sera abolie qu’en 1965 par le président Lyndon B. Johnson) ce qui a renforcé les critiques ; certains universitaires parlant même de Révisionnisme car ce contexte extrêmement violent de l’Histoire américaine y est décrit sous un angle « acceptable » avec notamment le quotidien du personnel de maison très satisfait de leur situation mais incapable de se débrouiller seul ce qui évidemment ne correspond pas à la réalité historique de cette période.
Malgré la ségrégation cela n’a pas empêchée l’actrice Hattie McDaniel de remporter l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle pour son rôle de Mamma ; elle fut la première actrice afro-américaine à décrocher un oscar en 1940 ce qui est assez paradoxal tant le racisme à Hollywood était très présent à cette époque.

Un film qui continue de diviser
De nos jours, Autant en emporte le vent continue de susciter le débat : certains louent le caractère romantique de l’œuvre et y voient à travers le personnage de Scarlett O’Hoara une héroïne féministe tandis que d’autres considèrent qu’Autant en Emporte le Vent a permis d’enraciner certains préjugés racistes au sein de la société américaine comme le réalisateur américain Spike Lee qui a utilisé une scène du film où l’on voit Scarlett marcher avec des soldats sudistes avec en arrière-plan le drapeau confédéré pour ouvrir son « BlacKkKlansman » en 2018.

Si ce débat a ressurgi ces derniers jours suite à la mort de George Floyd; il n’est pas vraiment nouveau puisqu’il y avait eu le même débat en 2017 suite aux événements de Charlottesville qui avaient opposés des militants d’extrême-droite opposés au déboulonnage d’une statue d’un général Sudiste (Robert Lee) et des militants antiracistes et qui s’était terminé tragiquement puisqu’une militante, Heather D. Hayer avait été tuée par un suprématiste blanc qui avait foncé dans la foule avec son véhicule.
Deux policiers chargés de surveiller la manifestation ont également perdu la vie ce jour-là dans le crash accidentel de leur hélicoptère.
Mais contrairement à Charlottesville, la mort de George Floyd a entrainé une vague d’indignation qui est allée au-delà des États-Unis et qui s’est propagée à travers le monde avec des manifestations impressionnantes où Noirs et Blancs défilent côtes à côtes et c’est dans ce contexte que Warner a pris la décision de retirer le film du catalogue de sa plateforme et même si cela peut être interprété de plusieurs façons (craintes de boycott de la compagnie mais aussi de sa nouvelle plateforme lancée deux jours après la mort de George Floyd ; volonté d’apaisement ou soutien total au mouvement Black Lives Matter chacun se fera sa propre opinion) il s’agit d’une décision forte même si elle ne satisfera pas tout le monde.
À titre personnel je trouve cette décision intéressante et surtout courageuse vu le contexte particulier de ces dernières semaines car elle montre non seulement à quel point la Guerre de Sécession reste un sujet sensible aux États-Unis alors que le premier amendement de sa Constitution concerne la liberté d’expression mais que c’est encore un sujet tabou dans le passé des grands studios de Cinéma.
En effet, Alors que Warner a décidé de ne pas modifier le film après la remise en ligne d’autres studios ont décidé de traiter la question de la Guerre de Sécession et de l’esclavage autrement.
En 1946, sortait sur les écrans le 11e long métrage des studios Disney « Mélodie Du Sud » ; une adaptation des contes de l’oncle Remus de l’auteur américain Joel Chandler Harris qui se déroule dans un état du Sud pendant la Guerre de Sécession et qui met en scène des esclaves noirs dans une plantation de coton.

Depuis sa sortie dans les années 40, le film suscite la controverse en raison des préjugés racistes qu’il véhicule notamment le phrasé des personnes noires (qui était encore plus présent dans les contes dont le film s’inspire car écrit de cette manière) et n’est absolument plus exploité que ce soit au cinéma ou en vidéo.
Ce film est tellement jugé sensible qu’il est en effet totalement renié par le studio aujourd’hui car contraire à son image familiale que l’on connaît. C’est d’ailleurs pour cette raison que le film ne sera jamais présent sur la plateforme Disney + disponible en France depuis le 7 avril 2020.
Si cette décision de Disney peut paraitre logique au premier abord elle est quand même malgré tout contradictoire avec son passé car durant la Seconde Guerre Mondiale le studio a réalisé des films de propagande à l’image de « Victoire dans les airs » ou encore le court métrage « Der Führers face » mettant en scène Donald Duck qui fait un cauchemar en imaginant qu’il est un citoyen de l’Allemagne Nazie qui participe à l’effort de guerre avant de se réveiller soulagé d’être en Amérique.
Ces deux films sont tous deux sorti en 1943 mais d’autres films des studios Disney très connu sortis durant cette décennie ont également quelques symboles cachés faisant référence à la guerre et même s’ils n’ont pas été les seuls à participer activement à la Propagande du conflit il est quand même assez paradoxal de renier un film en invoquant la morale tout en autorisant la diffusion de spots de propagande alors que les deux font partie d’un contexte particulier et font partie intégrante de l’Histoire ce qu’a très bien compris Warner en précisant que le film ne serait pas modifié malgré la contextualisation car cela serait interprété comme si ces faits n’avaient jamais existé.
Bien qu’il soit tout à fait compréhensible de s’indigner aujourd’hui devant de tels œuvres il faut malgré tout faire attention lorsque l’on manipule des faits historiques et ne pas perdre de vue qu’il y a toujours un contexte et c’est un peu le problème aujourd’hui : Nous n’arrivons plus à regarder l’Histoire dans son contexte mais nous la regardons à travers nos yeux du 21e siècle en ayant la certitude qu’il y a toujours un camp du bien et des méchants de l’autre côté. Or s’il y a un bien un enseignement que l’on peut tirer c’est que l’Histoire est rarement manichéenne.
Ces derniers jours, beaucoup ont demandé le retrait du film car certains éléments sont racistes sauf que comme dit plus haut dans cet article, le film a été réalisé en 1939 à une époque où la ségrégation était très présente. Il s’inscrit donc dans un contexte historique et en retirer les parties problématiques reviendraient à occulter cette période et malgré tout ce que peuvent bien dire ces personnes c’est aussi une forme de révisionnisme tout comme l’était le film au moment de sa sortie en enjolivant cette période tragique de l’Histoire Américaine.
Hasard du calendrier, une projection du film était prévue le 23 juin au Grand Rex à Paris pour célébrer la réouverture des cinémas ; cette séance a malgré tout été annulée à la demande des détenteurs de Warner Bros et dès lors l’on peut se poser une question : » Faut-il contextualiser tous les films ? » si la réponse est oui jusqu’où doit-on s’arrêter ?